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De Gaulle et mai 68 |
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29 mai : Le Général a disparu.
La question court d'un téléphone à l'autre depuis que le Premier ministre, Georges Pompidou, sait une seule chose : le Président de la République a disparu.
Le matin, Georges Pompidou apprend que le Général a reporté le sacro-saint Conseil des ministres du mercredi et part se reposer à Colombey-les-Deux-Églises. Il l'obtient au téléphone, avant son départ, et ressent un étrange malaise : "Vous serez bien là demain jeudi, mon Général ?" De Gaulle répond par l'affirmative. Inutile de s'inquiéter. Il a simplement besoin de vingt-quatre heures de solitude pour réfléchir à la situation qui lui échappe. Mais quoi, retarder d'une journée le Conseil des ministres n'est quand même pas une catastrophe ! Et puis, soudain, pour mettre un terme à cet entretien, il dit, d'un ton las :"Je suis vieux, vous êtes jeune, c'est vous qui êtes l'avenir. Au revoir, je vous embrasse". "Je vous embrasse". Ce n'est guère dans les habitudes du Général ! Préoccupé par ces mots, le Premier ministre se replonge pourtant dans ses dossiers, puis consacre un moment au déjeuner. C'est en tout début d'après-midi, vers 14 h. que Bernard Tricot, secrétaire général de la Présidence, surgit dans le bureau du Premier ministre, pâle comme un drap mortuaire : "Le Général n'est pas à Colombey. On a perdu sa trace !" Et les minutes s'égrènent, terribles, angoissantes. Qui peut savoir où est le Président ? Sa famille, bien sûr ! Mais elle est impossible à joindre. Quelle catastrophe si, soudain, le pays apprenait la nouvelle. "Et s'il était parti à l'étranger ?" songe brusquement le Premier ministre. Il est dans la vérité. Peu de temps après, le ministre des Armées, Pierre Messmer, peut, enfin, confirmer que De Gaulle s'est rendu à Baden-Baden en hélicoptère. Que s'est-il passé là-bas ? La proche famille – Philippe de Gaulle, les de Boissieu – et l'aide de camp étaient dans la confidence. Le général Massu peut témoigner de ce séjour en Allemagne C'est, en effet, l'ex-commandant du corps d'armée d'Alger qui dirige les forces françaises d'Allemagne. Et c'est lui que le Général rencontre dans le plus grand secret. Leurs rapports ont, pourtant, été parfois difficiles. Mais Massu a son franc-parler. Il n'a pas apprécié la politique Algérienne et sa "mise au rencart" en 1960. Mais il est sincère, et fidèle …
"On ne veut plus de moi"
Et le Général surgit. Il avoue tout de suite son désespoir. Oh ! Ce n'est pas la première fois dans la vie du général qu'un coup de cafard l'assaille brusquement ! A Londres, à Dakar, pendant sa "traversée du désert" et lorsqu'il fut mis en ballotage à l'élection présidentielle de 1965, il eut souvent le désir de tout quitter, de fuir la vanité des choses. Mais cette fois, la crise est plus grave : "On ne veut plus de moi !" "Il broie du noir, raconte Massu, et j'écoute un certain temps son soliloque pessimiste, me rappelant son mauvais discours du 24 mai qui avait dû le marquer." Et pendant plus d'une heure, le baroudeur remonte le moral de l'homme du 18 juin. Il lui rappelle tout ce qui a été accompli, tout ce qui reste à faire. Il minimise les évènements. La majorité des Français lui reste fidèle. Il suffit qu'il intervienne énergiquement, en rentrant tout de suite à Paris. Sans doute Massu est-il éloquent. De Gaulle se lève brusquement, s'approche du soldat, lui donne l'accolade et s'écrit : "Je repars ! Appelez ma femme…" Dès cet instant, chaque seconde paraît trop longue au Président.
"Ouf !" Vers 18 h 30, Georges Pompidou entend la voix, raffermie, au téléphone. Le Général est rentré à Colombey. Demain, Conseil des ministres. Ouf ! Dans son ouvrage, Georges Pompidou écrit que "croyant la partie perdue, le Général avait choisi le retrait". L'entourage du Général est plus nuancé. Pour Alain de Boissieu, il n'a jamais été question de quitter la France. Ce qui est sûr, c'est que, ce jour-là, à Baden-Baden, de Gaulle, désorienté, a voulu s'assurer, avant toute chose, de la fidélité de l'armée au pouvoir républicain que le Général incarnait.
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"Contrairement à ce qui a été souvent dit ou écrit, déclare l'amiral Flohic, le Général n'et pas du tout déstabilisé ; il réagit très vite ; il monte un scénario. Il prévient son gendre à Mulhouse, le général Alain de Boissieu, de la situation apocalyptique qui risque de se créer ; il lui souligne qu'il s'adresse au com-mandant de la 7e division blindée et non pas au mari de sa fille. Il m'appelle chez moi : "Rejoignez-moi à l'Élysée, en uniforme avec un petit bagage pour la campagne." Ce n'est pas ce qu'il m'aurait dit s'il avait eu l'intention d'abandonner ses fonctions. Nous quittons Paris : je ne sais pas où nous allons. Quelques heures plus tard, après avoir quitté Saint-Dizier, en vol, il demande au général de Boissieu à Mulhouse de joindre le général Massu à Baden-Baden pour lui donner rendez-vous au mont Saint-Odile. La liaison est impossible. Le général de Gaulle décidera alors de poursuivre jusqu'à Baden-Baden en Allemagne. Et là, la seule peur qu'il manifeste pendant son court voyage hors de France (une heure et demie), c'est que le Conseil cons-titutionnel prononce sa déchéance pour avoir quitté le territoire national de cette manière. S'il a souhaité que sa famille le rejoigne au commandement des forces françaises en Allemagne, c'est pour éviter qu'elle soit prise en otage."
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